Les congénères

par James Joyce

Vous pouvez voir l’original que nous avons traduit ici.

La sonnerie retentit furieusement et quand Miss Parker décrocha l’appareil, une voix furieuse résonna avec un accent à couper au couteau du Nord de l’Irlande : 

« Faites venir Farrington tout de suite ! »

Miss Parker retourna à sa machine, en s'adressant à l’homme qui était en train d’écrire à son bureau :

« Monsieur Alleyne veut que vous montiez. »

L’homme grommela dans sa barbe « Qu’il aille se faire voir ! », recula sa chaise et se leva. Une fois debout, on pouvait voir qu’il était grand et large. La peau du visage rougeâtre et mate, couperosée, tombait. Il avait des sourcils et une moustache clairs. Ses yeux semblaient sortir légèrement de leur orbite. Le blanc avait l’air sale. Il souleva la tablette du comptoir, passa devant les clients et sortit du bureau d’un pas lourd. 

Il grimpa lourdement les escaliers jusqu’au deuxième palier. Sur une plaque de laiton, fixée à une porte, était gravé l’inscription M. Alleyne. Il s'arrêta là, essoufflé par l’effort et humiliation puis frappa. Une voix aigu cria : 

« Entrez ! »

 L’homme entra dans le bureau de Monsieur Alleyne. Au même moment, Monsieur Alleyne, un petit homme qui portait sur un visage sans barbe des lunettes aux montures dorées, releva rapidement sa tête au-dessus d’un tas de documents. La tête elle-même était si rose et chauve qu’elle ressemblait à un gros œuf posé sur les papiers.

Au même moment, Monsieur Alleyne, un petit homme qui portait sur un visage rasé de près des lunettes aux montures dorées, releva rapidement la tête d’une montagne de documents. La tête elle-même était si rose et glabre qu’elle ressemblait à un gros oeuf posé sur des feuilles de papier. Monsieur Alleyne ne perdit pas un seul moment.  

« Farringtion ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi dois-je toujours me plaindre de vous ? Puis-je vous demander pourquoi vous n’avez pas fait la copie de ce contrat entre Bodley et Kirwan ? Je vous avais dit que cela devrait être prêt avant seize heures. »

« Mais Monsieur Shelley a dit, Monsieur… »

« Monsieur Shelley a dit, Monsieur… Je vous prie gentiment de faire attention à ce que je dis et pas ce que Monsieur Shelley dit, Monsieur. Vous avez toujours une excuse ou une autre pour esquiver votre travail. Permettez-moi de vous dire que si ce contrat n’est pas copié avant ce soir, j’en référerai à Monsieur Crosbie …. Vous m’entendez maintenant ? »

« Oui, monsieur. »

« Vous m’entendez ? …. Oh, et un autre petit détail ! Que je vous parle ou que je parle à un mur, c’est la même chose. Comprenez une bonne fois pour toute que vous avez une demi-heure pour votre déjeuner et pas une heure et demie. Combien de plats mangez-vous, je voudrais bien savoir… Vous m’écoutez maintenant ? »

« Oui, monsieur. »

Monsieur Alleyne pencha de nouveau sa tête vers sa montagne de papiers. L’homme fixa intensément le crâne polis qui dirigeait les affaires de Crosbie & Alleyne, évaluant sa fragilité. Un spasme de rage l’agrippa à la gorge pendant quelques instants puis passa, laissant derrière elle une sensation aiguë de soif. L’homme reconnut cette sensation et sentit qu'il aurait ce soir besoin d’un bon verre. On avait dépassé le quinze du mois et, s’il arrivait à finir cette copie à temps, peut-être que Monsieur Alleyne lui donnerait un avoir pour le caissier. Il demeura immobile le regard fixe en direction de la tête sur le tas de papiers. Tout à coup, Monsieur Alleyne se mit à fouiller dans les papiers, à la recherche de quelque chose. Puis, comme s’il n’était pas conscient de la présence de l’homme jusqu’à ce moment-là, il releva rapidement la tête encore, en disant : 

« Quoi ? Vous allez rester planté là toute la journée ? Mon Dieu, Farrington, vous vous la coulez douce ! » 

« J’attendais voir si … »

« Bon. Vous n’avez pas besoin d’attendre de voir. Descendez et faites votre travail. »

L’homme marcha lourdement vers la porte et, lorsqu’il sortit du bureau, il entendit Monsieur Alleyne crier dans son dos que si le contrat n’était pas copié avant le soir, Monsieur Crosbie en entendrait parler. 

Il retourna à son poste dans le bureau du dessous et compta les feuilles qui restait à copier. Il attrapa son stylo, le trempa dans l’encre mais se maintena comme ça, le regard vide, voyant les deniers mot qu’il avait écrit : En aucun cas le dénommé Bernard Bodley ne devra être… Le soir était en train de tomber et en quelques minutes on allumerait les lanternes au gaz : Après ça il pourrait travailler. Mais, d’abord il faut étancher la soif dans sa gorge. Il se leva de son poste et, en soulevant la tablette du comptoir comme auparavant, il sortit du bureau. Quand il passa, le clerc principal l’interrogea du regard. 

« Pas de souci, Monsieur Shelley, » dit l’homme, en pointant du doigt pour indiquer le but de son trajet. 

Le clerc principal jeta un coup d'œil aux patères mais, voyant que le rang était complet, il ne fit aucune remarque. Une fois sur le palier, l’homme extirpa de sa poche une casquette écossaise, la mit sur sa tête et dévala les escaliers branlants. Il sortit de l’immeuble, marcha discrètement, rasant les murs, vers le coin de la rue puis s’engouffra tout à coup dans une entrée. Il était maintenant à l’abri, dans une des sombres cabines individuelles de O’Neill’s. Son visage enflammé, de couleur de vin sombre ou de viandre sombre, remplit la petite fenêtre donnant sur le bar, et il cria : 

« Ici, Pat, sois un bon gars et donne-nous un g.p. » 

Le tenancier lui apporta un verre de porter ordinaire. L’homme l’avala d’un trait et demanda une graine de carvi. Il posa son penny sur le comptoir et, laissant le tenancier tâtonner dans l’obscurité, il sortit de la cabine avec autant de discrétion qu’il était entré.  

L’obscurité, accompagnée d’un épais brouillard, était en train de ratrapper le crépuscule de février et les lampes de la rue Eustace avaient été allumées. L’homme dépassa les maisons jusqu’à parvenir à la porte du cabinet, se demandant s’il aurait le temps de finir la copie. Sur l’escalier, une odeur humide et entêtante salua son nez : de toute évidence, Mademoiselle Delacour est arrivée alors qu’il était dehors, chez O’Neill’s. Il refourra sa casquette dans sa poche et pénétra dans le bureau, feignant un air d’absent.

« Monsieur Alleyne vous a appelé » le prévint gravement le clerc principal. « Où étiez-vous ? » 

L’homme lança un coup d'œil aux deux clients qui se tenaient près du comptoir, pour indiquer que leur présence ne lui permettait pas de répondre. Comme les clients étaient tous deux de sexe masculin, le clerc principal se permit un rire. 

« Je connais ce petit jeu-là », répliqua-t-il. « Cinq fois en une journée, c’est un peu…. Alors, vous avez tout intérêt à avoir l’air en forme. Allez prendre pour Monsieur Alleyne une copie de notre correspondance dans l’affaire Delacour. 

Cette interjection publique, sa course pour monter à l’étage, et la porter qu’il avait avalé si rapidement lui fît perdre pied et, quand il s’assit à son bureau pour prendre ce qui lui avait été ordonné, il s'aperçut combien sa tâche de finir de copier le contrat avant dix-sept heures trente était complètement désespérée. La soirée, sombre et humide, était en train de se rapprocher et il se languissait de la passer dans les bars en buvant avec ses amis au milieu des éclats des lampes à gaz et des tintements des verres. Il retira la correspondance de l’affaire Delacour et sortit de la pièce. Il espérait que Monsieur Alleyne n’allait pas remarquer l’absence des deux dernières lettres.

Le parfum humide et entêtant avait laissé des effluves jusqu’au bureau de Monsieur Alleyne. Mademoiselle Delacour était une femme d’âge moyen et d’apparence juive. Tout le monde savait que Monsieur Alleyne lui faisait les yeux doux, qu’il s'intéressait à elle ou à son argent. Elle venait souvent au cabinet et quand elle venait, elle restait là longtemps. Présentement elle était assise à côté de son bureau, entourée des vapeurs de son parfum, caressant la pommeau de son parapluie, balançant la grande plume noire de son chapeau. Monsieur Alleyne avait tourné sa chaise de bureau pour être face à elle et avait jeté son pied droit sur son genou gauche de façon désinvolte. L’homme posa la correspondance sur le bureau, salua en inclinant la tête mais ni Monsieur Alleyne ni Mademoiselle Delacour ne réagirent. Monsieur Alleyne tapota la correspondance avec un de ses doigts puis le renvoya d’une pichenette comme s’il disait : « C’est bon maintenant; vous pouvez y aller. »

L’homme retourna dans la pièce du dessous et se rassit à son poste. Il regarda fixement la phrase inachevée : En aucun cas le dénommé Bernard Bodley ne devra être… et il médita sur l'étrangeté du fait que le prénom et le nom de famille de Bodley commencent par la même lettre. Le clerc principal commença à presser Mademoiselle Parker, en lui disant qu'elle ne pourrait jamais finir de taper les lettres avant le passage du facteur. L’homme écouta le cliquetis de la machine pendant quelques minutes puis il se décida à travailler sur sa copie. Mais sa tête n’était pas claire et son esprit errait vers les lueurs et le tintamarre du bar. C’était une soirée à boire des punchs chauds. Il se battait avec sa copie, mais quand l’horloge sonna dix-sept heures il avait encore quatorze pages à écrire. Bigre ! Il ne pourrait pas finir à temps. Il voulait crier, taper violemment quelque chose avec son poing. Il était si enragé qu’il écrivit Bernard Bernard au lieu de Bernard Bodley et dut recommencer sur une nouvelle feuille. 

Il se sentait assez fort pour être capable de faire sortir à lui seul tout le monde du bureau. Il était démangé dans sa chair d’agir, de se ruer dehors et de se réjouir dans la violence. Toutes les humiliations de sa vie l’enragea…. Pouvait-il demander discrètement au caissier un avoir ? Non, le caissier est un mauvais homme, un fichu mauvais homme. [ Non, le caissier n’est pas un homme bon, un homme fichement pas bon. ] … Il savait où il allait trouver ses camarades : Leonard et O’Halloran et Nosey Flynn. Son ascenseur émotionnel était sur le point d’exploser. 

Ses pensées vagabondaient tellement en dehors de son esprit que son nom avait dû être appelé deux fois avant qu’il réponde. Monsieur Alleyne et Mademoiselle Delacour se tenaient debout à l’autre côté du comptoir et tous les clercs s'étaient retournés sachant que quelque chose allait arriver. L’homme se leva de son bureau. Monsieur Alleyne entama une tirade d’injure, disant qu’il manquait deux lettres. L’homme répondit qu’il en savait rien, et qu’il avait fait une copie fidèle. La tirade continua : Elle était si âpre et violente que l’homme avait du mal à retenir son poing de s’écraser sur la tête du guignol devant lui. 

« Je ne sais rien à propos de deux autres lettres » dit-il d’en air stupide.

« Vous - ne - savez - rien. Évidemment que vous ne savez rien ! » cria Monsieur Alleyne. « Dites-moi » ajouta-t-il, après avoir donné un coup d'oeil vers la demoiselle, cherchant son approbation, « me prenez-vous pour un idiot ? Vous pensez que je suis complètement idiot ? » 

L’homme regarda rapidement la demoiselle puis la petite tête en forme d’oeuf ; et sa langue se délia avant qu’il n’ait guère eu le temps de réfléchir : 

« Je ne pense pas, monsieur », dit-il, « qu’il soit juste de me poser cette question. »

Les clercs retinrent leur haleine. Tout le monde était abasourdi (l’auteur du trait d’esprit autant que ses voisins) et Mademoiselle Delacour, qui était une personne ronde et affable, montra un large sourire. Monsieur Alleyne rougit jusqu’à prendre la teinte d’une rose sauvage et sa bouche tressaillit avec la passion d’un nain. Il secoua son poing devant le visage de l’homme jusqu’à ce qu’il semble vibrer comme le bouton d’une machine électrique : 

« Espèce de rouffian impertinent ! Espèce de rouffian impertinent ! Je vais en finir rapidement avec vous ! Attendez, vous allez voir ! Vous allez me présenter vos excuses ou vous allez quitter ce cabinet immédiatement ! Vous allez partir d’ici, je vous le dis, ou bien vous allez me présenter vos excuses ! »

Il resta immobile sur le seuil de la porte en face du bureau, pour voir si le caissier allait sortir seul. Tous les clercs passèrent devant lui, et enfin le caissier sortit avec le clerc principal. Il était inutile d’essayer de lui parler quand il était avec le clerc principal. L’homme sentit que sa situation était assez mauvaise comme cela. Il avait été forcé d’offrir ses plus plates excuses à Monsieur Alleyne en raison de son impertinence ; mais il savait bien que le cabinet allait devenir un panier de crabes. Il pouvait se rappeler comment Monsieur Alleyne avait poussé à la porte le petit Peake pour faire de la place pour son propre neveu. Il était hors de lui, il avait soif, il voulait se venger ; il s’en voulait et en voulait à la terre entière. Monsieur Alleyne n’allait plus jamais le laisser tranquille ; sa vie allait devenir un enfer. Cette fois-ci, il s’était complètement ridiculisé. Ne pouvait-il pas garder sa langue dans sa poche ? Mais ils ne s’étaient jamais entendu, lui et Monsieur Alleyne, dès le premier jour, dès le jour où Monsieur Alleyne l’avait entendu alors qu’ il se moquait de son accent du nord de l’Irlande pour divertir Higgins et Mademoiselle Parker : cela avait été le commencement. Peut-être pouvait-il tenter de demander de l’argent à Higgins, mais c’était couru d’avance, Higgins n’avait jamais rien pour lui-même. Un homme avec deux foyers à entretenir, évidemment qu’il ne pouvait … 

Il sentit de nouveau son grand corps réclamer violemment le réconfort du bar. À cause du brouillard, il commençait maintenant à avoir froid, et il se demanda si, une fois au pub O’Neill’s, il pourrait emprunter de l’argent à Pat. Il ne pourrait pas lui emprunter plus de quelques pennies – et quelques pennies ne servirait à rien. Pourtant, il devait trouver de l’argent ici ou ailleurs : il avait dépensé son dernier sou pour le verre de porter, et bientôt il serait trop tard pour trouver de l’argent où que ce soit. Tout à coup, pendant qu’il frottait sa chaîne de montre, il pensa au mont-de-piété de Terry Kelly dans la rue Fleet. Voilà ! Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ?

Il s’engagea rapidement dans la ruelle de Temple Bar, marmonnant dans sa barbe qu’ ils pouvaient tous aller en enfer parce qu’il savait maintenant qu’il allait passer une bonne soirée.

Chez Terry Kelly, le clerc annonça, « cinq shillings ! » mais le déposant déclina et exigea six shillings ; et enfin les six shillings lui furent accordés – littéralement. Il sortit du mont-de-piété d’un air joyeux, façonnant un petit cylindre avec les pièces entre son pouce et ses doigts. Dans la rue Westmoreland les trottoirs étaient bondés de travailleurs qui sortaient des bureaux et de gamins en haillons, courant ça et là, criant les noms des journaux du soir. L’homme traversa la foule, admirant le spectacle avec  une fière satisfaction et fixant les jeunes femmes de bureaux d’un air dominant. Sa tête était pleine des bruits des cloches du tram et des grincements des trolleys et son nez sentait déjà les volutes de fumée émanant du vin chaud. Alors qu’il se promenait il imaginait d’avance les propos avec lesquelles il allait raconter l'événement à ses collègues de comptoir : 

« Donc, je l’ai simplement regardé – tranquillement, tu sais, puis je l’ai regardé elle. Alors je l’ai regardé encore – en prenant mon temps, tu sais. “Je ne pense pas qu’il soit juste de me poser cette question”, j’ai dit. »

Nosey Flynn était accoudé dans son coin habituel chez Davy Byrne et, après qu’il eût entendu son histoire, il paya un bock à Farrington, en disant qu'il n’avait jamais rien entendu d’aussi fin. Après un temps, O’Halloran et Paddy Leonard entra et l’histoire leur fut répétée. O’Halloran paya une tournée de whiskies chauds et raconta à son tour l’histoire de la pique qu’il avait lancée au clerc principal quand il était chez Callan, rue de Fownes ; mais comme il avait utilisé la manière des bergers libéraux des Églogues de Virgile, il dut admettre que la sienne n'avait pas été aussi fine que celle de Farrington. En réponse, Farrington ordonna aux gars de vider leur verres et d'en prendre un autre. 

Juste après avoir déclaré leurs poisons, qui aurait pu apparaître à part Higgins ! Bien sûr il devrait rejoindre les autres. Les hommes lui demand de partager sa version, et c’est ce qu’il fit très vif parce que la vue de cinq petits whiskys chauds était très motivante. Tout le monde rugit en rigolant quand il mima la manière dans laquelle Monsieur Alleyne secoua son poing devant le visage de Farrington. Puis il imita Farrington, en train de dire, « Et voilà mes potes, aussi tranquil que possible, » pendant que Farrington regarda la compagnie de ses yeux lourds et sales, souriant et de temps en temps ramassant, de sa lèvre inferieur, des gouttes errant de liqueur qui restaient dans son moustache. 

Après que cette tournée fut finie, il y eut une pause. O’Halloran avait de l’argent mais aucun des deux autres ne semblait en avoir ; tout le groupe quitta donc l'établissement avec amertume. Au coin de la rue Duke, Higgins et Nosey Flynn prirent à gauche pendant que les trois autres retournèrent vers la ville. Un crachin tombait sur les rues froides ; quand il atteignirent le bureau de Ballast, Farrington proposa le Scotch House. Le bar était plein d’hommes et de bruits de langues et de verres. Les trois se frayèrent un passage en poussant les vendeurs d’allumettes pleurnichants, puis ils formèrent un petit groupe au bout du comptoir. Ils commencèrent à échanger des histoires. Leonard leur présenta un jeune gars qui s'appelait Weathers et qui avait été engagé au Tivoli comme clown acrobate. Farrington paya une tournée. Weathers annonça qu’il prendrait un petit whisky d'Irlande et un Apollinaris. Farrington, qui prétendait savoir de quoi il parlait, demanda aux camarades s’ils allaient prendre un Apollinaris eux aussi ; mais les camarades demandèrent à Tim de préparer des whiskys chauds. La conversation s’orienta vers le théâtre. O’Halloran paya une tournée, puis Farrington paya une tournée de plus pendant que Weathers protestait que leur accueil était trop irlandais. Il promit de les faire accéder à l’arrière-scène et de les présenter à quelques jolies filles. O’Halloran répondit que Leonard et lui y iraient mais que Farrington n’y irait pas puisqu’il était marié ; et les yeux lourds et sales de Farrington regardaient en coin le groupe indiquant qu’il comprenait qu’on le chambrait. Weathers insista pour que tous prennent juste un tout petit verre qu’il paya en promettant de les rejoindre plus tard chez Mulligan, rue Poolberg. 

Le Scotch House ferma, et ils se dirigèrent chez Mulligan. Ils se dirigèrent dans une salle au fond du bar et O’Halloran commanda des petits verres de whiskys chauds pour tous. Ils commencèrent à se sentir agréablement ivres. Farrington était sur le point de payer une tournée quand Weathers revint. Farrington était soulagé de voir que cette fois-ci Weathers buvait un verre de bière noire. Les finances commençaient à diminuer, mais il en restait suffisamment pour continuer. Un peu plus tard, deux jeunes femmes coiffées de grands chapeaux, accompagnées d’un jeune homme qui portait un costume à carreaux, entrèrent et s’assirent à une table proche du groupe. Weathers les salua et expliqua au groupe que ces trois personnes faisaient partie de la troupe du Trivoli. Les yeux de Farrington se perdaient constamment vers une des femmes. Elle dégageait quelque chose de captivant. Une énorme écharpe de couleur bleu paon faisait le tour de son chapeau et se teriminait par un grand noeud noué sous son menton ; elle portait des gant jaunes vifs qui montaient jusqu’aux coudes. Farrington était hypnotisé par son bras potelé qu’elle bougeait souvent et avec grâce ; et quand, après quelque temps, elle le regarda en retour, il put admirer encore plus ses grands yeux, bruns et sombres. Il était fasciné par la manière qu’elle avait de regarder fixement du coin de l'œil. Elle l'observa une fois ou deux, et quand elle quitta la pièce, elle frôla sa chaise et dit, « O, pardon ! » avec un accent londonien. Il la regarda pendant qu’elle partait avec l'espoir qu’elle se retourne, mais il fut déçu. Il maudit son manque d’argent et maudit toutes les tournées qu’il eut payées, particulièrement tous les whiskys et Apollinaris qu’il avait payés pour Weathers. S’il y avait une chose qu’il détestait, c’était bien les pique-assiettes. Il était tellement en colère qu’il avait perdu le fil de la conversation avec ses amis.

Quand Paddy Leonard l'appela, il trouva qu’ils étaient en train de parler de démonstration de force. Weathers montrait son muscle de biceps à tous et se vantait tellement que les deux autres avaient exhorté Farrington de défendre l’honneur de la nation. Farrington retroussa donc sa manche et exhiba son biceps à la bande. Les deux bras furent examinés et comparés puis il fut enfin convenu de procéder à un test de force. La table fut débarrassée, les deux hommes y posèrent leurs coudes tandis qu’ils se serraient la main. Quand Paddy Leonard dit « partez ! » chacun dû essayer de forcer la main de l’autre jusqu'à ce qu’elle touche la table. Farrington avait l’air déterminé et extrêmement sérieux.

Le test commença. Après environ trente secondes, Weathers força la main de son adversaire, lentement, jusqu’à ce qu’elle touche la table. Le visage de Farrington, cramoisi, s’assombrit de colère, de l’humiliation d’avoir été vaincu par un gringalet. 

« Il faut pas mettre le poids du corps sur la main. Ne triche pas ! » dit-il.

« Qui triche ? » dit l’autre.

« Une revanche. Deux sur trois. »

Le test recommença. Les veines du front de Farrington se gonflaient, et le visage de Weathers devenait rouge comme une pivoine. Leurs mains et leurs bras tremblaient de stress. Après une longue lutte, Weathers força encore une fois la main de son adversaire lentement, jusqu’à la table. Il y eut un murmure d’applaudissement en provenance du public. Le barman, se tenant debout, près de la table, hocha la tete vers le vainqueur et déclara avec une familiarité stupide : 

« Ah ! C’est ça le truc ! »

« Qu’est-ce que t’en sais, toi ? » aboya férocement Farrington, en se retournant vers l’homme. « De quoi tu te mêles ? »

« Oh la, oh la ! » dit O'Halloran, remarquant la violence du regard de Farrington. « Crachez au bassinet, les gars. Un dernier pour la route et on y va. »

Un homme l’air très renfrogné se tenait au coin du pont O'Connell, attendant que le petit tram de Sandymount le ramène chez lui. Plein d’une colère brûlante et de désirs de vengeance, il se sentait humilié et frustré ; il ne se sentait même pas ivre et il lui restait seulement deux pences dans sa poche. Il maudissait le monde entier. Il s’était saboté au bureau, avait gagé sa montre, dépensé tout son argent ; et il n’était même pas ivre. Il recommençait déjà  à avoir soif et il avait de nouveau envie de se trouver dans le bar chaud et puant. Il avait perdu sa réputation d’homme fort, ayant été vaincu deux fois par un simple garçon. Son coeur se gonflait de fureur et, quand il pensait à la femme au grand chapeau qui l’avait frolé et dit « Pardon ! », sa fureur l’étranglait. 

Son tram le déposa rue Shelbourne et il dirigea son grand corps, longeant l’ombre des murs de la caserne. Il abhorrait retourner chez lui. Quand il entra par la porte de derrière il trouva la cuisine vide et le feu de la cuisine presque éteint. Il cria en direction de l’étage : 

« Ada ! Ada ! »

Il était marié à une femme au visage aceré qui le harcelait quand il était sobre et qu’il harcelait quand il était ivre. Ils avaient cinq enfants. Un petit garçon descendit les marches en courant. 

« C’est qui ? » demanda l’homme, plissant les yeux à travers l’obscurité.

« C’est moi, papa. »

« Qui moi ? Charlie ? »

« Non, papa. Tom. »

« Où est ta mère ? »

« Elle est à l’église. »

« Bon…Elle a pensé à me laisser quelque chose à manger ? »

« Oui, papa. Je– »

« Allume la lampe. Pourquoi il y a pas de lumière ? Tu penses à quoi ? Les autres enfants dorment ? »

L’homme s’assit lourdement sur une chaise pendant que le petit garçon allumait la lampe. Il commença à mimer l’accent plat de son fils, bredouillant à moitié dans sa barbe : « À l’église. À l’église, s’il vous plaît. » La lampe allumée, il frappa la table de son poing et cria : 

« Tu as quoi pour mon dîner ? »

« Je vais … le préparer, papa, » répond le petit garçon.

L’homme bondit furieusement en pointant le feu du doigt.

« Regarde ce feu ! Tu l’a laissé s’éteindre ! Nom de Dieu, je vais t’apprendre à faire ça ! » 

Il fit un pas vers la porte et saisit la canne qui se trouvait derrière.

« Je vais t’apprendre à laisser s'éteindre le feu ! » hurla-t-il, retroussant sa manche pour mieux dégager son bras. 

Le petit garçon implora, « O, papa ! » et courut en pleurnichant autour de la table, mais l’homme le pourchassa et l’attrapa par le manteau. Le petit garçon, paniqué, regarda partout mais, ne trouvant aucune façon de s'échapper, se laissa tomber sur les genoux. 

« Tu vas encore laisser le feu s’éteindre, maintenant ? » gueula l’homme, le frappant vigoureusement avec la canne. « Prend ça, petit bâtard ! »

Le garçon poussa un cri aigu de douleur lorsque la canne cingla sa cuisse. Il joignit ses mains devant son visage, la voix tremblante de peur. 

« O, papa ! » supplia-t-il. « Ne me bat pas, papa ! Et je vais … Je vais réciter un Je vous salue Marie pour toi…. Je vais réciter un Je vous salue Marie pour toi, papa, si tu me bats pas … Je vais réciter un Je vous salue Marie … »

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Un conte très court